Le dernier secret de Pierre, nouvelle

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Bonjour à toutes et à tous !

 

Je partage avec vous “Le dernier secret de Pierre”, nouvelle écrite au printemps dernier dans le cadre d’un concours organisé par l’Atelier Patrimoine de l’AVCA et la Passerelle – Médiathèque d’Avermes.

Il s’agissait d’inventer l’histoire de la statuette suivante :

Photo de Christian Chevallier ©

 

Cette nouvelle a reçu le 4e prix individuel.

Je remercie l’Atelier Patrimoine de l’AVCA, la Passerelle – Médiathèque d’Avermes, l’ensemble des membres du jurys et toutes celles et ceux qui ont pris part à l’organisation de la soirée de remise des prix.

Félicitations à l’ensemble des auteurs qui ont participé à cette belle aventure, avec une attention particulière pour “FUNAMBULE” et son remarquable “Des hirondelles”.

Je dédie cette nouvelle à Pierre, l’un des derniers Maîtres de Moulins que certains lecteurs reconnaitront avec un brin de nostalgie…

***

« Une femme est l’amour, la gloire et l’espérance.

Aux enfants qu’elle guide, à l’homme consolé,

Elle élève le cœur et calme la souffrance

Comme un esprit des cieux sur la terre exilé. »

Gérard de NERVAL.

LE DERNIER SECRET DE PIERRE

Allongé dans l’herbe, Pierre regardait la voûte céleste. Ce mois d’août réservait comme chaque année le magnifique spectacle des Perséides, ces centaines d’étoiles filantes qui zébraient le ciel de leur trainée blanche. Le vieil homme ne ratait jamais cet anniversaire qui lui rappelait tant de souvenirs. En bon épicurien, il savait se satisfaire de peu. Une nuit étoilée observée depuis la pelouse du musée Anne de Beaujeu valait son pesant d’or. La lune ayant humblement décidé de ne pas se montrer, le spectacle était total. Entouré par la maison Mantin, la Mal-Coiffée et la cathédrale, Pierre était heureux. Ces célèbres endroits lui rappelaient qu’il était lui aussi, devenu semblable à l’un de ces monuments tant sa présence en ville était incontournable.

 

En écoutant le léger murmure des grillons, il contemplait les constellations. Face à lui apparaissait la forme reconnaissable entre mille de Cassiopée. En cette période de l’année, le M s’était mu en W. Cela lui fit penser à la statuette de Tudot. Il fut alors pris d’un vertige en réalisant qu’il devait probablement être l’un des derniers à en connaitre le secret. Pierre ferma les yeux et plongea aux tréfonds de sa mémoire quelques soixante-dix ans plus tôt…

 

***

 

« Mon Père, que pouvez-vous me dire sur cette statuette ? demanda Pierre.

–          Que veux-tu savoir ? » répondit le père jésuite qui maniait la dialectique à merveille.

 

Jeune homme érudit, Pierre se destinait à des études de comptabilité mais sa véritable passion était l’Histoire. Plus particulièrement, celle de sa ville et de ses environs. Il était né dans le Bourbonnais, sur les rives de l’Allier. Berceau d’une partie de l’histoire de France, ce territoire n’avait pas encore livré tous ses mystères. Il ne se lassait pas de lire et relire les archives municipales pour y trouver quelque témoignage sur le riche passé de ces tènements qu’il affectionnait tant. Lorsqu’il avait appris la venue de l’abbé Michel dans le diocèse de Moulins, il comprit que c’était une opportunité unique d’interroger l’un des plus grands spécialistes de l’histoire bourbonnaise. Il butait sur une étrange statuette issue des fouilles archéologiques réalisées par Edmond Tudot. Il comptait bien sur le prêtre pour comprendre l’origine et le sens de cette œuvre. A la sortie de la messe, il était allé à sa rencontre pour lui demander son aide.

 

« Je souhaiterais savoir ce qu’elle représente. J’ai cherché dans tous les écrits auxquels j’ai eu accès y compris dans la documentation de la Société mais je n’ai rien trouvé de probant.

–          La Société ? Tu m’as l’air bien sûr de toi mon jeune ami. Pourquoi cherches-tu à savoir ?

–          Et bien je pense que les artistes sont des messagers et cette œuvre-là, je ne suis pas parvenu à la comprendre. Or, j’ai besoin de savoir pour comprendre son message. C’est ma façon de rendre vie à notre patrimoine et de lui donner du sens.

–          Tu peux passer quelques jours sans boire, quelques semaines sans manger mais toute une vie sans comprendre. Il te suffit de croire.

–          J’entends bien votre argumentaire, mon père. Mais ce n’est pas à l’homme d’Eglise que je fais appel, c’est au passionné d’histoire. Et avec tout le respect que je dois à votre ministère, la conviction ne fait pas partie des méthodes de recherche historique. »

 

Le prêtre fut tant surpris qu’amusé par l’audacieuse répartie de son interlocuteur.

 

« Voilà donc un caractère bien trempé. J’aime cela. Tes intentions sont louables, je suis d’accord pour t’aider. Décris-moi donc cette singulière œuvre d’art.

–          Et bien c’est une femme, les bras ouverts, qui protège cinq enfants de tailles différentes. Je vous propose d’aller la voir.

–          Ce ne sera pas nécessaire. Je la connais bien cette statuette. Le nom d’Edmond Tudot te rappelle-t-il quelque chose ?

–          Oui, c’est le membre fondateur de la Société d’émulation du Bourbonnais.

–          En effet, mais c’est surtout un professeur, un artiste et un archéologue de renom. C’est lui qui a découvert cette statuette. J’ai eu l’honneur de le connaitre il y a bien longtemps. Peu avant sa mort, il m’a révélé un message que je vais te livrer. Retrouve-moi à minuit devant la Maison Mantin. »

 

L’obscurité de la ville avait enveloppé le vieux quartier lorsque les deux hommes se retrouvèrent. Ils se posèrent sur un banc du parc qui bordait la célèbre maison.

 

« Il y a de cela fort longtemps, un roi du nom de Céphée vivait en Ethiopie. De son union avec sa femme Cassiopée, naquit une fille d’une très grande beauté appelée Andromède. Aveuglée par son amour de mère et par la beauté de son enfant, Cassiopée déclara un jour qu’Andromède était plus belle que les Néréides, ces mystérieuses créatures de la mer à la beauté étourdissante. N’acceptant pas cet outrage, les nymphes demandèrent vengeance au dieu de la mer, le terrible Poséidon.

 

Furieux de cet affront, il envoya sur les côtes du royaume de Céphée, une immense créature marine du nom de Cétus. Elle mit l’Ethiopie à feu et à sang, ce qui força Céphée à demander de l’aide auprès de l’oracle d’Ammon. Ce dernier expliqua au monarque que la cause du malheur étant la beauté de sa fille, le seul moyen d’y mettre un terme était de la livrer au monstre des mers. Le cœur brisé, Céphée accepta. Andromède fut enchainée sur un rocher, ainsi offerte en sacrifice à Cétus pour sauver le royaume. Alors que le monstre approchait, un héros du nom de Persée, chevauchant son cheval ailé Pégase, surgit face à l’immense créature et sortit de son sac la tête de la Gorgone qu’il venait de tuer. Pétrifié par le regard de Méduse, Cétus fut terrassé. Le courageux et ingénieux Persée délivra Andromède et l’épousa. Ensemble, ils eurent six fils et une fille.

 

En guise d’avertissement et afin de se rappeler que la vanité est mère de bien des vices, Athéna et Zeus décidèrent de donner le nom des protagonistes de cette aventure à des constellations remarquables. C’est ainsi que naquirent Cétus que l’on connait sous le nom de la Baleine, Persée, Andromède, Céphée et Cassiopée. Mais pour que l’arrogance de la reine ne demeure pas impunie, les dieux la condamnèrent à apparaitre tête en bas.

–          C’est une bien belle histoire, mon père. Mais je ne saisis pas le lien avec cette statuette ?

–          Regarde au-delà de ce que tu vois, mon fils… » ajouta le vieil homme énigmatique en levant les yeux vers le ciel.

 

Ce ciel étoilé était magnifique. Même la voie lactée, si discrète d’habitude, apparaissait au milieu de ces kyrielles de lumières blanches.

 

« C’est ici, en terre bourbonnaise, qu’une fois par an, l’alignement parfait permet de voir apparaitre ces cinq constellations. Il y a des siècles de cela, on célébrait déjà cet événement. A cette occasion, l’histoire de Cassiopée était narrée afin de rappeler aux enfants de 7 à 77 ans que la vanité est un des plus vils défauts. Hélas, si les puissants qui nous dirigent prenaient le temps de repenser à cette histoire, peut-être notre monde serait il un peu moins compliqué… ajouta le vieil homme.

–          Cette œuvre représente donc l’humilité ?

–          En effet, Pierre, mais pas seulement. Elle montre l’amour et la bonté d’Athena qui prend dans ses bras ces enfants correspondant à chacun des cinq protagonistes de l’histoire que je viens de te conter. La statue s’éloigne volontairement de la mythologie car selon les textes, Athena a accepté de nommer les constellations d’Andromède, de Céphée et de Cassiopée mais c’est Zeus en personne qui l’a fait avec Persée et Cétus, le monstre marin. Or, cette statuette les représente tous sous la protection de la célèbre déesse. Sous son côté droit, elle réconforte le couple de monarques Céphée et Cassiopée. Sous son côté gauche, elle accueille Persée et Cétus, tous deux sur un piédestal car bénéficiant pour l’un de la reconnaissance et pour l’autre, de la clémence de Zeus. Enfin, se trouve le personnage le plus grand parmi ces enfants, également surélevé pour marquer son courage, Andromède. Entre elle et Persée, on distingue la tête de Méduse gravée pour commémorer le fait d’armes du héros. Une déesse, une reine, une princesse, un héros et un monstre. Voilà ce que symbolise cette statuette. »

 

Le vieil homme se leva et s’adressa à Pierre :

 

« Ce n’est pas tout. Viens avec moi. »

 

Les deux hommes prirent la direction de la cathédrale. Le chanoine sortit les clés de l’immense église et ils entrèrent par une petite porte latérale. La perspective de posséder les clés de la ville plaisait beaucoup à Pierre qui se voyait bien quelques années plus tard en guide historique. Les deux hommes pénétrèrent dans une petite chapelle adjacente. Elle contenait l’un des chefs d’œuvre de Moulins.

 

© Diocèse de Moulins

 

« Connais-tu le Triptyque du Maître ?

–          Bien évidemment mon Père.

–          Lorsque Prosper Mérimée a redécouvert cette merveille, elle était découpée en trois parties. Il a décidé de recomposer ce retable, redonnant ainsi le sens initial que le Maître lui avait donné. Et il a eu raison car c’est en le reformant que l’on peut saisir le second message qu’il contient. La vierge à l’enfant au centre, d’un côté, Pierre de Beaujeu et son Saint-Patron, de l’autre la Princesse Suzanne, Anne de Beaujeu et Sainte-Anne. Cela ne te rappelle rien ? »

 

Pierre était médusé. Les principaux personnages du Triptyque correspondaient à ceux de la statuette. Il y avait donc un lien entre sa cité, la mythologie grecque et l’art pictural de la fin du XVe siècle.

 

« Mais il manque l’enfant, observa le jeune homme.

–          Tu as raison. Sur la statuette, le ventre arrondi de la femme montre qu’il est à naître.

–          Mais comment établir le lien avec Athena ?

–          Tu lis le latin, je présume ? interrogea le prêtre qui aimait répondre à une question par une autre.

–          Oui, mon Père.

–          Alors tu comprends ce qui est écrit ici… »

 

Pierre s’approcha et découvrit une banderole portant un message :

 

HEC EST ILLA DEQVA SACRA CANVNT EVLOGIA : SOLE AMICTA LVMAN  ABENS SVB PEDIBVS STELIS MERVIT CORONARI DVODENIS

A voix haute, il lut :

 

« Voici celle dont les Saintes Ecritures chantent l’éloge : enveloppée du soleil, ayant la lune sous les pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles. Voilà la référence aux astres…

–          En effet. Les parallèles sont nombreux entre la mythologie grecque et la liturgie judéo-chrétienne. Ce bon vieux Persée, sur sa monture, terrassant le dragon ne te rappelle-t-il pas Saint-Georges ? » ajouta le prêtre.

 

Pierre n’en croyait pas ses oreilles. En regardant l’ecclésiastique, il demanda :

 

« Alors, cette statuette qui fait référence à Athena et ce triptyque vénérant la vierge Marie délivrent le même message, ils célèbrent la femme ? 

–          Précisément, Pierre. La femme apparait ici comme l’Alpha et l’Omega de toute histoire. Voilà le message que Tudot m’a livré peu avant sa mort. »

 

***

 

Plongé dans ses souvenirs, sous la bienveillante protection de la voute céleste, le vieil homme s’assoupissait. Une personne de son âge ainsi allongée au milieu de l’herbe… Le tableau aurait eu de quoi inquiéter. Mais dans toute la ville, Pierre était connu pour son excentricité et son anticonformisme notoires. Rien d’anormal au fait qu’il profite, lui aussi, de ce spectacle céleste, même dans une position singulière pour son corps fatigué. Dans ses rêves, cette histoire vint rejoindre les milliers d’autres récits qui peuplaient son intarissable mémoire. Avant de s’endormir, il songea à sa journée du lendemain. Comme chaque semaine, vers quinze heures, il retrouverait de nombreux curieux venus écouter les incroyables anecdotes et histoires méconnues de cette ville qu’il aimait tant. Pierre réalisa que son obsessionnel dessein de tout connaitre de la cité des ducs de Bourbon n’avait de sens que s’il partageait son immense savoir. En fermant les yeux, il se dit que le temps était venu de livrer son dernier secret…

 

FIN

 

***

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Texte de Noel DESRIVIERES, 2018, ©

 

Table des illustrations :

–          Couverture de Noel DESRIVIERES, 2018, © réalisée à partir des photographies de Dominique Boutonnet et J-M Teissonnier (Ville de Moulins).

–          Venus protectrice, Christian Chevallier.

–          Le tryptique du Maître de Moulins, Diocèse de Moulins.

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